Tant que la Corse se souviendra — Jean Colonna d'Ornano, mourir en éclaireur
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Culture & Patrimoine

Tant que la Corse se souviendra — Jean Colonna d'Ornano, mourir en éclaireur

En août 1940, un officier corse né à Alger refuse l'armistice et rejoint de Gaulle parmi les tout premiers. Tombé à Mourzouk en janvier 1941, Compagnon de la Libération, il incarne l'honneur corse : choisir le bon camp quand personne ne sait encore lequel c'est.

Antoine Pierucci9 juillet 20264 min

Photo : BestInCorsica

Il existe des hommes dont le destin tient en une seule décision, prise dans l'obscurité d'une heure où personne ne sait encore de quel côté penchera l'histoire. Jean Colonna d'Ornano fut de ceux-là. En août 1940, alors que la France signait son armistice et que la plupart des officiers de l'Empire choisissaient l'attentisme ou la résignation, cet officier de carrière né à Alger d'une famille corse choisit sans hésiter le camp du refus. Il rejoignit de Gaulle. Il était l'un des premiers.

On l'oublie trop souvent dans les récits de la France Libre, au profit de figures plus connues ou plus longuement survivantes. Pourtant, Jean Colonna d'Ornano mérite mieux que la marge. Il est de cette génération de Corses — Scamaroni, Casanova, Griffi — dont l'île a le secret : des hommes pour qui l'honneur n'est pas un mot mais une géographie intérieure, une frontière qu'on ne franchit pas.

L'homme du Sahara

Sa biographie est celle d'un serviteur de l'Empire dans ce qu'il avait de plus rude et de plus exigeant. Après la Grande Guerre — quatre citations, sous-lieutenant à dix-neuf ans — il passa l'essentiel de sa carrière dans les territoires les plus inhospitaliers de l'Afrique française : Syrie, Sénégal, Mauritanie, Soudan, Maroc, Sahara. Expert en guerre du désert, officier des Affaires indigènes, il avait appris à connaître ces espaces immenses avec la patience et le respect que leur doit quiconque prétend y survivre. En mars 1938, il prit le commandement de la région Borkou-Ennedi-Tibesti au Tchad — l'une des zones les plus reculées de l'Empire, à la frontière libyenne, à des milliers de kilomètres de tout.

C'est là que l'histoire le trouva.

Le premier refus

Juin 1940. La France s'effondre. L'armistice est signé. Dans les territoires de l'Afrique équatoriale française, les nouvelles arrivent avec quelques jours de retard, déformées par la distance et l'incrédulité. La plupart des officiers attendent. Jean Colonna d'Ornano, lui, n'attend pas. En août 1940, répondant à l'appel du colonel de Larminat, il rallie la France Libre et contribue de façon décisive au basculement du Tchad dans le camp gaulliste — aux côtés du gouverneur Félix Éboué, l'un des actes fondateurs de la résistance extérieure.

Ce geste, accompli dans l'anonymat du désert africain, à des milliers de kilomètres des caméras et des discours, est peut-être plus significatif encore que d'autres ralliements plus médiatisés. Il n'y avait là ni foule pour acclamer, ni histoire immédiate pour consacrer. Seulement un homme et sa conviction.

Mourzouk, 11 janvier 1941

Il ne lui restait que quelques mois à vivre. Promu lieutenant-colonel, adjoint du colonel Leclerc — autre figure dont la destinée allait s'inscrire en lettres capitales dans l'histoire — il participa à la planification d'une opération audacieuse : un raid sur l'oasis de Mourzouk, en Libye, tenue par les Italiens. L'objectif était l'aérodrome. Le 11 janvier 1941, au cours de l'attaque, Jean Colonna d'Ornano fut mortellement touché par une rafale de mitrailleuse alors qu'il progressait en véhicule dans la palmeraie.

Il mourut en éclaireur — au sens propre du terme. Avant les grandes victoires, avant El-Alamein, avant la colonne qui traverserait le Sahara pour rejoindre la Tunisie, avant les chars de Leclerc entrant dans Paris. Il mourut quand la France Libre n'était encore qu'une promesse tenue par quelques hommes dans le désert.

De Gaulle le nomma Compagnon de la Libération vingt jours après sa mort, le 31 janvier 1941. Ses restes reposent aujourd'hui au cimetière marin d'Ajaccio.

La figure corse

Ce qui frappe dans le destin de Jean Colonna d'Ornano, c'est l'évidence de sa décision. Pas de délibération visible, pas de calcul apparent — juste la conviction immédiate que certaines choses ne se négocient pas. Cette promptitude morale, cette incapacité à tolérer le compromis avec ce qu'on tient pour juste, est une constante des grandes figures corses. Elle était celle de Paoli, elle était celle de Scamaroni qui préféra mourir sous la torture plutôt que de livrer ses camarades, elle était celle de tous ceux que l'île a formés dans la certitude que l'honneur n'est pas une position parmi d'autres mais la condition même de l'existence.

Paoli avait dit de Napoléon : « Tu es un homme de Plutarque. » On pourrait dire la même chose de Jean Colonna d'Ornano — non pas l'homme de la gloire et de l'Empire, mais celui des Vies parallèles dans ce qu'elles ont de plus épuré : un homme qui choisit le bon camp quand personne ne sait encore lequel c'est, et qui meurt avant d'avoir pu voir qu'il avait raison.

La Corse donne parfois des hommes à l'histoire. Et à chaque fois, c'est sans réserve.

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