Paoli, un imposteur ? Quand Thierry Lentz explique que Paoli, c'était pas si important que ça
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Culture & Patrimoine

Paoli, un imposteur ? Quand Thierry Lentz explique que Paoli, c'était pas si important que ça

Réduire l'expérience paoliste (1755-1769) à une parenthèse négligeable de l'histoire : un exercice acrobatique. À force de vouloir éteindre l'incendie, la thèse de Thierry Lentz finit par en confirmer l'ampleur. Petite dégustation critique.

Antoine Pierucci6 juillet 20268 min

Photo : BestInCorsica

Ou l'art délicat de minimiser un truc en prouvant malgré soi qu'il était énorme.

Il y a des exercices intellectuels qui forcent le respect par leur ambition acrobatique. Réduire l'expérience paoliste (1755-1769) à une parenthèse négligeable de l'histoire corse et européenne en est un. Thierry Lentz, historien napoléonien de renom et directeur de la Fondation Napoléon — autant dire pas exactement un électron libre sur le sujet —, s'y emploie avec une constance qui mérite qu'on s'y arrête. Non pas tant pour le contredire frontalement (d'autres l'ont fait, et bien), mais pour savourer la mécanique d'un argumentaire qui, à force de vouloir éteindre l'incendie, finit par en confirmer l'ampleur.

Parce que c'est tout le sel de l'affaire : plus Lentz s'acharne à démontrer que Paoli et sa petite république insulaire ne valaient pas tripette, plus on se demande pourquoi ça le travaille autant. Mais n'allons pas trop vite. Dégustons.

Premier acte : « Ce n'était pas une vraie constitution »

Constitution corse de 1755 symbolisée par un livre ancien, une plume et une presse d'imprimerie, style affiche vintage or et noir
La Constitution corse de 1755 : un texte fondateur, une université à Corte, une imprimerie nationale — bien avant que la théorie constitutionnelle ne vienne coller ses étiquettes.

L'argument-phare. La Constitution corse de 1755, nous dit-on, ne serait pas une constitution au sens moderne du terme. Trop brouillonne, trop circonstancielle, pas assez formalisée. Bref, un brouillon de cahier des charges rédigé entre deux récoltes de châtaignes par des montagnards qui ne savaient pas vraiment ce qu'ils faisaient.

C'est un point de vue. Il est même partiellement défendable si l'on applique les critères constitutionnels du XXe siècle à un texte du XVIIIe — ce qui, en méthodologie historique, s'appelle un anachronisme, mais passons. Le problème, c'est que cette grille de lecture, appliquée avec la même rigueur, disqualifierait à peu près tous les textes fondateurs de l'époque. La Magna Carta ? Un arrangement féodal entre barons énervés et un roi à court de cash. La Bill of Rights anglaise de 1689 ? Un deal politique post-révolution. Le truc, avec les textes fondateurs, c'est qu'ils fondent quelque chose avant que la théorie constitutionnelle ne vienne leur coller une étiquette propre.

Et puis il y a ce détail embêtant : Rousseau lui-même, pas franchement un amateur de folklore pittoresque, considérait la Corse comme le seul pays d'Europe « capable de législation ». Il a même rédigé un Projet de constitution pour la Corse en 1765. Alors soit Rousseau était un touriste intellectuel facilement impressionnable — hypothèse audacieuse —, soit il avait repéré dans l'expérience paoliste quelque chose qui ressemblait furieusement à de l'innovation politique. On peut préférer l'avis de Lentz à celui de Rousseau, bien sûr. C'est un choix.

Deuxième acte : « Les Corses n'ont obtenu aucun droit supplémentaire »

Ici, l'argument prend une tournure presque touchante. L'idée serait que le régime paoliste n'aurait conféré aux Corses aucun droit nouveau par rapport à ce qu'ils avaient sous domination génoise. On reste un instant songeur.

Parce que sous Gênes, rappelons-le pour le plaisir, les Corses n'avaient pas accès aux charges publiques, n'avaient pas le droit de porter des armes (les Génois, si), subissaient un régime fiscal conçu pour l'extraction coloniale, et bénéficiaient d'une justice rendue par des magistrats étrangers dont l'impartialité était — comment dire — conceptuelle. Sous Paoli : suffrage élargi (incluant les femmes propriétaires à certaines consultes, ce qui ne manque pas de piquant pour l'époque), université à Corte, justice réformée, imprimerie nationale, tentative de code civil.

Dire que ça ne change rien, c'est un peu comme affirmer qu'entre dormir par terre et dormir dans un lit, la différence est surtout marketing. Techniquement, dans les deux cas, on dort. Mais on sent bien que quelque chose cloche dans le raisonnement.

Troisième acte : « Un micro-État sans importance »

Ah, l'argument de la taille. Toujours efficace en apparence. La Corse paoliste, c'est petit, c'est insulaire, c'est montagneux, c'est pas sérieux. Un micro-État, quoi. Comme Monaco, mais avec plus de maquis et moins de casinos.

Sauf que l'histoire des idées politiques ne se mesure pas au kilomètre carré. Athènes était un micro-État. Genève aussi, quand Calvin y instaurait son modèle. Les Provinces-Unies au XVIIe siècle n'étaient pas exactement un empire continental, et pourtant. L'argument du « c'est petit donc c'est anecdotique » est à la pensée historique ce que le « c'est loin donc c'est pas grave » est à la géopolitique : un raccourci confortable qui dispense de réfléchir.

D'autant que ce « micro-État » a quand même réussi à se doter d'une monnaie, d'une université, d'une flotte (modeste, certes), d'un réseau diplomatique, et d'un appareil administratif fonctionnel. Pour un truc sans importance, ça occupait beaucoup de monde.

Quatrième acte : « Aucune portée historique réelle »

C'est le coup de grâce supposé. L'expérience paoliste n'aurait eu aucune influence, aucun rayonnement, aucune postérité. Un feu de paille méditerranéen que l'historiographie romantique aurait indûment gonflé.

Là, on touche à quelque chose d'intéressant, parce que l'argument exige un effort actif d'aveuglement sélectif assez remarquable. Il faut ignorer que James Boswell, après son séjour en Corse, a publié un Account of Corsica (1768) qui est devenu un bestseller européen. Il faut ignorer l'influence documentée sur les révolutionnaires américains — les Fils de la Liberté ne citaient pas Paoli par coquetterie exotique. Il faut ignorer que le nom de Paoli a été donné à une ville en Pennsylvanie, pas par hasard ni par amour de la phonétique italienne. Il faut ignorer les correspondances des Lumières, les articles de l'Encyclopédie, la fascination des salons parisiens.

Bref, il faut ignorer beaucoup de choses. C'est faisable, mais c'est du sport.

L'épilogue, ou la question qui fâche

Armée royale de Louis XV représentée par des silhouettes de soldats dwarfées par une immense montagne corse, style affiche vintage or et noir
On ne déploie pas une armée royale contre un non-événement : des dizaines de milliers d'hommes envoyés soumettre un « micro-État sans importance ».

Et c'est là que tout l'édifice argumentatif se retourne contre son architecte avec une élégance presque cruelle. Parce qu'il reste une question, une seule, à laquelle la thèse du « rien d'important ne s'est passé » ne parvient jamais à répondre de manière satisfaisante :

Pourquoi Louis XV a-t-il mobilisé des moyens militaires considérables pour écraser cette chose prétendument insignifiante ?

On parle de plusieurs expéditions, de dizaines de milliers de soldats, du comte de Vaux comme commandant en chef, de Choiseul qui en fait une affaire d'État. La monarchie française, en 1768-1769, n'était pas exactement désœuvrée : elle gérait les suites de la guerre de Sept Ans, des finances en ruine, et un empire colonial à reconfigurer. Et pourtant, elle a choisi de consacrer un effort logistique et militaire massif pour soumettre un « micro-État sans portée historique ».

Soit Louis XV et Choiseul étaient des imbéciles qui gaspillaient les dernières ressources du royaume contre un épouvantail — hypothèse que même les détracteurs les plus créatifs de l'Ancien Régime n'ont jamais sérieusement soutenue —, soit l'expérience paoliste représentait quelque chose de suffisamment dérangeant, de suffisamment contagieux sur le plan des idées, pour justifier qu'on l'écrase dans l'œuf.

On ne déploie pas une armée royale contre un non-événement. On ne négocie pas le traité de Versailles de 1768 avec la République de Gênes pour récupérer un caillou sans intérêt stratégique ni symbolique. On n'envoie pas la fine fleur du commandement militaire français mater des bergers si les bergers en question n'ont rien inventé de gênant.

Le mot de la fin

La posture de Lentz sur Paoli est un cas d'école fascinant : celui d'un historien sérieux dont la grille de lecture napoléonienne l'amène, presque mécaniquement, à minimiser tout ce qui précède son sujet de prédilection. Napoléon doit être le commencement. Tout ce qui vient avant est, au mieux, un prologue négligeable. Paoli doit rester un figurant pour que Bonaparte puisse être le premier rôle sans partage.

C'est humain. C'est même compréhensible. Mais ce n'est pas de l'histoire — c'est de la mise en scène.

Et la mise en scène, quand on la regarde d'un peu trop près, finit toujours par laisser voir les coutures.


On ne minimise bien que ce qui nous dépasse un peu.

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